Mardi 15 Novembre 2016 - 10:15

Internationale engagée aux Jeux Olympiques de 1988 à Séoul sur 200 m papillon, Claire Supiot découvre près de 20 ans plus tard qu’elle est atteinte d’une maladie neuromusculaire. Aujourd’hui, licenciée au club d’Angers Natation qui accueillera du jeudi 17 au dimanche 20 novembre les championnats de France en petit bassin, son amour de la natation et son esprit de compétition lui ont permis de retrouver goût à la vie.

Comment a débuté ta « première carrière » en natation ?

Par un bien triste accident. En juillet 1969, 19 enfants d’un centre aéré se noyaient dans la Loire à Juigné, la ville où j’habitais à côté d’Angers. L’émotion et la campagne de sensibilisation qui ont suivi ont convaincu mes parents, non nageurs, de nous inscrire mon frère Marc et moi dans un club pour apprendre à nager. C’est comme ça que j’ai commencé à Angers natation, d’abord avec Catherine Charles puis avec Gilbert Masset.

Et tu affiches rapidement des prédispositions pour ce sport…

J’étais un peu grassouillette et je flottais bien (rires). Mais j’étais aussi une besogneuse et une compétitrice. A 13 ans et demi, je suis partie en sports-études à Dinard, avec Jacques Meslier. C’est lui qui m’a amené jusqu’au haut niveau !

En 1988, tu te qualifies pour les Jeux olympiques de Séoul…

C’était l’objectif de tous les jours depuis plusieurs années. Jacques avait même un compte-à-rebours sur son carnet d’entraînement : J-390, J-389, avec les programmes quotidiens… Il me disait aussi : « Supiot, quand t’arriveras sur le stade olympique, tu sauras pourquoi tu t’es entraînée si dur ». Et j’ai compris. En effet ! Pour l’anecdote, Jacques ne faisait par partie initialement de l’encadrement de l’équipe de France pour ces Jeux, mais ma tante Thérèse qui savait que mes parents ne pourraient pas venir à Séoul faute d’argent leur a proposé de leur offrir le voyage. Ils ont refusé en disant qu’il valait mieux que ce soit Jacques qui soit à mes côtés. C’est comme ça qu’il a pu finalement m’accompagner jusqu’au bout. Malheureusement, ça ne s’est pas très bien passé en termes de résultat. A Séoul, je nage presque sept secondes moins vite que mon meilleur temps (2’21’’65 en séries des Jeux pour un record personnel et record de France de 2’14’’93). Avec du recul, je me dis que j’ai trop pensé que l’objectif était atteint avec cette qualification. J’étais une gamine d’à peine 20 ans. Je n’avais qu’une course au programme, le dernier jour de la compétition… Beaucoup de facteurs m’ont perturbé.

Les Jeux olympiques de Séoul en 1988 sont la consécration pour l’internationale française ici en compagnie du porte-drapeau tricolore Philippe Riboud et d’Anne Capron (synchro).

Tu décides de mettre un terme à ta carrière tout de suite après ?

Quasiment. Je nage encore une saison avant de faire un peu de triathlon. En 1991, je me marie. J’ai mon premier enfant, Greg, l’année suivante ; le deuxième, ma fille Alison en 1994 et le petit dernier, Steve, en 1996. Je continue à « nageotter » pour les interclubs ; j’entraîne un peu à Maisons-Alfort ; je deviens maître-nageur. Bref, je reste en contact avec l’eau, mais je prends du recul avec le milieu et surtout, je coupe totalement avec la compétition et le haut niveau. Je considère qu’une nouvelle vie doit commencer, mais je me rends compte aujourd’hui que quelque chose me manquait. J’étais incapable de savoir ce que c’était, mais je n’étais pas complètement bien.

Et en 2006, tu découvres que tu es atteinte de la maladie de Charcot-Marie-Tooth…

Oui, je me casse la figure au bord du bassin et  je me fracture le sésamoïde, un os du pied. S’en suit toute une série d’examens qui révèlent que je suis atteinte de la maladie de Charcot-Marie-Tooth. C’est une maladie neuromusculaire héréditaire – mon père et mon oncle en étaient déjà atteints – qui se traduit par une perte de sensibilité des pieds et donc des pertes d’équilibre et une marche « en steppage ». En fait,  je ne peux pas relever la pointe des pieds et ça m’oblige à soulever le pied à chaque pas comme si je montais un escalier… Ce n’est pas trop douloureux, si ce n’est les crampes. Ni dangereux dans le sens où le pronostic vital n’est pas engagé : pour mon oncle, on lui a diagnostiqué la maladie à 20 ans. Il en aujourd’hui plus de 80.

C’est, par contre, une maladie évolutive.

Oui, les déformations et l’amyotrophie peuvent s’aggraver ; les mains peuvent être atteintes… Mais moi, j’ai dit à la maladie : « Stop, ça suffit ! ». J’ai été appareillée pendant presque deux ans avec de grosses chaussures orthopédiques que je cachais sous le pantalon, puis avec des sortes d’attelles. Mais aujourd’hui je me contente d’une canne et de deux séances de kiné par semaine. Pour le bien-être.

C’est finalement au niveau du moral que c’est le plus dur.

Oui, tu prends une grande claque. Surtout quand tu as été une athlète de haut-niveau et que tu es dans l’incapacité de faire des choses que tu faisais avant. De la moto par exemple.  J’ai aussi perdu le droit d’exercer mon métier de maître-nageur. Mais ce qui est le plus difficile, c’est de se dire qu’on est handicapé ! J’ai d’ailleurs mis deux ans pour effectuer les démarches administratives nécessaires à ma reconnaissance comme travailleuse handicapée.

Ça a été bien évidemment une période difficile, mais qui ou quoi t’a permis de sortir la tête de l’eau si je peux dire ?

Il y a eu avant tout mes enfants. Je devais continuer à être mère ! Je devais continuer à travailler, comme mon père et mon oncle l’avaient fait. Ma tante, qui est aussi handicapée, m’a beaucoup « aidé ». Elle m’a expliqué qu’il y a de plus en plus d’adaptations dans la vie de tous les jours pour les personnes à mobilité réduite, que le regard des valides sur les handicapés a également beaucoup changé au fil du temps… La vie est parfois étrange, mais quand j’ai passé mon BE2 en 1990, mon sujet de mémoire s’intitulait « Ensemble… pourquoi pas ? – Étude d’un projet sur la création d’un centre d’entraînement pour nageurs handicapés physiques et valides ». Mais le premier déclic a eu lieu avec un article de presse qui parlait de moi : « Une ancienne athlète de haut-niveau perd l’usage de ses jambes ». Les gens ont découvert ma vie d’avant. Des copains de mon fils l’ont lu et un jour en sortant de l’école, Steve m’a dit qu’il était fier de moi (Claire a du mal à retenir ses larmes)… Quand ma maladie a été connue, j’ai reçu des tas de messages de sympathie de la grande famille de la natation : Cathy Roger et Ludovic Castel (les parents d’Alexianne Castel), Véro Stephan et bien d’autres… Il y a eu aussi le discours de Francis Luyce à l’occasion de la coupe de France de natation estivale à Chalonnes dont j’étais marraine. Il a retracé ma carrière de nageuse. Il m’a présenté comme une championne, comme une athlète de haut niveau… C’était en juillet 2015.

Et tu as « replongé » !

Mes enfants, qui ont toujours été une priorité dans ma vie, étaient grands. Je pouvais maintenant m’occuper de moi et l’odeur du chlore me manquait (rires). Finalement, c’est ma voisine Annick, une dame de soixante et quelques années, qui m’a fait retourner dans une piscine. Pour faire de l’aquagym ! Mon frère Marc, qui n’avait jamais abandonné l’idée de me voir à nouveau nager, est revenu au même moment dans la région comme entraîneur. J’ai repris progressivement avec lui, à partir d’octobre 2015. Mais nager sans compétition était impossible. Je me suis à nouveau prise au jeu. D’abord à Saumur, puis à Angers où le club m’a ouvert ses créneaux avant même que je ne sois licenciée chez eux. Actuellement je m’entraîne cinq fois par semaine avec les masters ou avec le groupe de niveau interrégional.

L’Angevine de naissance a débuté une deuxième carrière à Angers natation, grâce à  Philippe Leblond, le président du club (à gauche) et à Marc Supiot, frère et entraîneur de Claire.

Les sensations sont revenues ?

De façon générale, je dirais que je suis plus à l’aise dans l’eau. Je n’ai pas de problèmes pour me déplacer. Pas de problème d’équilibre non plus et les autres ne voient pas que je suis handicapée ! Au  niveau de ma technique, Marc l’a adaptée à mon handicap et à mon âge. Il a fallu tout revoir. N’ayant plus de sensibilité dans les pieds, les virages sont devenus des moments où je perds du temps, plutôt que des avantages. J’ai même dû (re)apprendre à monter sur le plot sans tomber !

Et tu as réalisé les minima pour les Jeux paralympiques de Rio…

Oui, les minima B sur 400 m nage libre,aux championnats de France à Montpellier. Il y a eu beaucoup d’émotion ce jour-là (les yeux de Claire s’embuent à nouveau). C’était la première fois que je retrouvais la famille de la natation depuis ma maladie. Il y avait beaucoup d’anciens coéquipiers, devenus depuis entraîneurs, qui étaient au bord du bassin pour m’encourager…

Mais tu n’as finalement pas été sélectionnée. Pourquoi ?

Il restait deux quotas pour la France et la Fédération Handisport a choisi deux autres nageuses pour des raisons toujours pas très claires pour moi. J’ai lancé une procédure auprès du CNOSF pour essayer de comprendre, mais j’ai été déboutée.

Déçue bien évidemment ?

Je le suis encore, mais pas abattue. Comme on dit chez moi, j’ai la « Dalle Angevine » (*). De toute façon on avait prévu, avec Marc, qu’on partait pour quatre ans. Donc l’objectif est plus que jamais d’être présente à Tokyo en 2020.

Est-ce qu’on peut dire que la natation est une thérapie pour toi ?

En tout cas j’en avais besoin. Maintenant, je sais que c’était ça « ce quelque chose qui me manquait » quand j’ai arrêté ma première carrière. La natation m’a également permis de mieux vivre avec ma maladie. J’aime ma vie !

Recueilli par Jean-Pierre Chafes

(*) Lancée par un footballeur du SCO après un match décisif gagné par son équipe et reprise depuis par de nombreux sportifs angevins, l’expression est devenue une marque déposée et une association qui rassemblent des milliers de personnes sur les réseaux sociaux partageant les valeurs d’humilité, de don de soi, de combativité et de formation.

Avec ses compagnons d’entraînement, le groupe de masters.

 

CLAIRE SUPIOT EN BREF…

Né le 28 février 1968 à Angers

Neuf fois championne de France sur 100 pap (hiver 1984), et 200 pap (hiver et été 1984, hiver 1985, été 1986, hiver et été 1987, hiver et été 1998)

1 participation aux Chpts d’Europe : 1985 à  Sofia (Bulgarie)

1 participation aux Jeux méditerranéens : 1987 à Lattaquié (Syrie)

1 participation aux Jeux olympiques : 1988 à Séoul (Corée du sud)

Records personnels (50m)

200 pap : 2’14’’93 (record de France)

400 NL : 4’18’’56

800 NL : 8’51’’58

Actualités

Le saviez-vous ?

12,7 millions de français pratiquent la natation en loisir
Le plongeon tricolore n’a ramené qu’une médaille olympique. C’était Mady Moreau en 1952 à Helsinki, qui a terminé deuxième du tremplin à 3 m
Jean Boiteux a remporté le premier titre olympique de la natation française aux Jeux d’Helsinki de 1952  avec 400 m nage libre en 4’30’’07
Le water-polo a été le premier sport collectif français champion olympique à Paris en 1924. Les Bleus ont battu la Belgique en finale (3-0).
Les Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 sont les premiers depuis Munich en 1972 à se dérouler sans aucun boycott.
L’eau libre a fait son apparition aux J.O. en 2008. Seul le 10 km figure, au programme de la plus grande compétition planétaire
Environ, 6 400 bassins existent en France, 650 bassins sont certifiés FFN
Le plongeon a intégré le programme olympique dès les Jeux Saint-Louis en 1904
Les championnats du monde de Barcelone en 2013 sont les premiers à avoir accueilli des épreuves de High Diving
Pour la première fois il y aura une épreuve de duo mixte en natation synchronisée aux championnats du Monde 2015
Les relais mixtes apparaissent pour la 1ère fois en compétition officielle lors des champ. d’Europe de Chartres en petit bassin (2012)
La FINA inaugure les épreuves des duos mixtes en natation synchronisée lors des championnats du monde de 2015 à Kazan.
Les premiers championnats du monde de natation se sont disputés en 1973 à Belgrade

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